Claude ou le Chameau poltron

A150131ContesRose-CroixChameauPoltronPar Dagmar Frahme
 (Tiré de « Rays from the Rose Cross », novembre 1981)

Les chameaux n'ont pas lieu de s'effrayer de grand'chose. Ils sont plus gros que la plupart des autres animaux. S'ils ne désirent pas aller quelque part, ils refusent simplement de se lever et il y a très peu de gens capables de les y forcer.

Ils n'ont pas à craindre la soif, car quand ils boivent de l'eau, ils peuvent la boire en grande quantité et la stocker dans leurs bosses jusqu'à ce qu'ils en aient besoin.

Ils peuvent courir très vite et s'ils n'aiment pas celui qui les monte, ils peuvent courir si vite que les secousses les en débarrassent. Quand ils sont vraiment importunés, ils mordent et crachent et on les laisse ainsi habituellement tranquilles quand ils le désirent. Ils ne sont pas toujours les plus polis des créatures, mais ils ont généralement de très bons côtés qui leur sont propres.

Les chameaux sont habituellement ainsi. Mais cependant il y avait Claude. Claude était le plus jeune chameau d'une caravane qui allait et venait à travers le désert. Il était aussi gros que les autres, mais il était effrayé de tout. Il avait peur d'Abdul, le chamelier, bien qu'Abdul soit très bon pour tous ses chameaux. Il avait peur des palmiers poussant dans l'Oasis, car il pensait qu'ils pouvaient lui tomber dessus. Il avait peur des chiens dans les villages qu'il traversait, alors même que d'un coup de sabot il aurait pu apprendre à tout chien à cesser de l'ennuyer. Il sursautait toujours à la vue de sa propre ombre. En bref, souvent ses meilleurs amis devaient reconnaître que Claude était peureux ...

Claude avait toujours été peureux depuis le jour de sa naissance. Personne n'avait pu l'aider à changer. Sa mère avait essayé, ses frères et soeurs avaient essayé et Abdul, qui jusqu'alors n'avait jamais entendu parler de chameau poltron, avait certainement essayé. Mais Claude s'effrayait de plus en plus de n'importe quoi.

Vous devez penser qu'il n'était pas facile de vivre en poltron. Ce n'était pas facile de trembler et de frissonner quand tous les autres chameaux se reposaient. C'était désagréable de regarder derrière soi pendant que l'on mange son dîner pour s'assurer que personne ne se faufile sournoisement dans votre dos. C'était déplaisant de ne dormir que d'un oeil la nuit, guettant les bruits suspects tandis que les autres chameaux dormaient paisiblement. C'était inconfortable de craindre que la caravane ne se perde dans le désert, alors que tous les autres chameaux prenaient plaisir à parcourir chaque jour de nombreux kilomètres. Il n'était pas facile d'être distant avec Abdul qui vous offrait avec tant d'insistance son amitié, tandis que les autres chameaux broutaient avec gourmandise ce qu'il leur offrait. Il n'était certes pas agréable de sentir son coeur battre à grand coups pour avoir sursauté à la vue de sa propre ombre ou parce qu'un de ces lézards blancs du désert avait traversé la piste en courant..

Non, ce n'est pas difficile d'imaginer que Claude était très malheureux. Il ne voulait pas être peureux. En fait, il détestait sa couardise. En plus de ses frayeurs permanentes, il était aussi raillé et taquiné. Les gens du village le connaissaient et criaient «Voici le chameau peureux qui arrive», dès que la caravane apparaissait.

Les chiens qui n'auraient pas osé taquiner les autres chameaux harcelaient Claude sans répit de leurs aboiements, qui signifiaient clairement «Poltron ! Poltron ! Poltron ! Poltron !». Même Abdul haussait parfois les épaules de dégoût en disant : «J'abandonne ! Si tu ne veux pas que je sois ton ami, je cesserai d'essayer».

Réellement, Claude désirait plus qu'aucune chose qu'Abdul soit son ami. Quelques-uns des plus anciens chameaux, qui avaient fréquenté bien des caravanes, disaient qu'Abdul était le meilleur et le plus gentil des chameliers qu'ils avaient connu. Claude se haïssait de se tenir à l'écart d'Abdul, mais il ne voyait pas comment y remédier tellement il avait peur.

Il comprenait bien qu'il était ridicule pour un chameau de craindre les chiens, mais il ne voyait pas non plus comment y remédier. Il savait, au plus profond de lui-même, que personne ne se faufilait derrière lui tandis qu'il prenait son repas, que les palmiers étaient trop solides pour lui tomber dessus, que les lézards du désert étaient dans l'impossibilité de lui faire du mal et qu'avoir peur de sa propre ombre était tout à fait stupide. Malgré cela, il ne pouvait s'empêcher d'être épouvanté.

La place de Claude dans la caravane était toujours au milieu. Il ne pouvait certes pas être chameau de tête, car s'il voyait survenir quelque chose il ne penserait qu'à fuir. Il ne pouvait pas se tenir en queue non plus, car il avait besoin que quelqu'un le pousse en avant. Donc sa seule place possible était au milieu. Claude n'aimait pas particulièrement s'y tenir, car il ne pouvait voir ni devant ni derrière. Mais il n'aurait pas aimé non plus se tenir en tête ni en queue. Pauvre Claude! Il n'aimait vraiment pas grand'chose, car ses terreurs l'occupaient tellement qu'il ne songeait ni où il était, ni à ce qu'il faisait.

Un jour, alors que la caravane allait son chemin à travers les plus chauds et plus durs espaces du désert, à des kilomètres de toute Oasis, de toute verdure, ou de toute végétation, Abdul regardait en avant en frissonnant. Devant eux, sur toute la longueur de l'horizon, un énorme, long nuage orange se dressait menaçant à chaque seconde, tandis qu'il le surveillait. Abdul savait que ce n'était pas un nuage ordinaire chargé de pluie, mais plein de grains de sable le plus fin, que le vent avait recueilli en balayant le désert et qu'il conduisait toujours plus près de la caravane. C'était une tempête de sable - et une énorme !

Si vous avez déjà subi une tempête de sable, vous savez que c'est une des choses les plus effroyables qui puisse arriver. Le sable déferle tout autour, si épais que vous ne pouvez pas voir votre main devant votre figure. Il s'infiltre par les interstices des maisons les mieux construites, se déposant bientôt en couche épaisse sur toutes choses. S'il n'y a rien aux environs où trouver refuge, vous ne devez rien faire d'autre que vous asseoir juste là où vous êtes, protéger votre visage du mieux possible et attendre que la tempête s'éloigne.

 C'est à quoi s'affaira Abdul avec sa caravane. Il donna l'ordre de s'arrêter et tous les chameaux se couchèrent sur place. Abdul et ses hommes s'allongèrent contre eux, s'abritant sous leurs couvertures - et ce n'était que temps. Le terrible nuage de sable fut sur eux en un instant, le vent hurlant et les fins grains de sable entrant dans leurs yeux et crissant entre leurs dents, bien que leurs faces soient couvertes. Les chameaux n'avaient rien pour en faire autant, mais beaucoup d'entre eux avaient déjà traversé de telles tempêtes auparavant et cela ne leur posait pas de problème particulier. Les tempêtes de sable sont plus redoutables pour les gens que pour les chameaux.

Pour la plupart des chameaux, bien entendu. Claude, bien sûr, était différent. Claude était bigrement effrayé ! Les autres chameaux avaient pris soin de fermer les yeux et attendaient la fin de la tempête. Pas Claude, cependant. Claude gardait ses yeux ouverts, horrifié par le sable déferlant et au fil du temps ses yeux étaient de plus en plus irrités. Il ouvrait la bouche pour crier et immédiatement elle s'emplissait de sable crissant. Il était persuadé que la tempête durerait toujours, que la caravane serait désespérément perdue et que tous périraient.

La tempête fit rage toute la journée et une grande partie de la nuit et le lendemain matin, même Abdul, qui connaissait le désert comme sa poche ne reconnut pas le paysage. La caravane entière était enfouie dans le sable, et les dunes de sables tout alentour avaient complètement changé d'aspect. Plus aucun repère qui puisse aider Abdul à diriger la caravane dans la bonne direction afin de joindre une Oasis avant que la provision d'eau de la caravane ne soit épuisée.

Abdul, cependant, comptait sans Claude, recouvert de sable à l'exception de la tête, et qui semblait pétrifié, qui était en état de choc. Il avait été tellement terrorisé pendant la tempête qu'il était impossible qu'il le soit plus encore. Bien pire, il lui était impossible de bouger. Les muscles de ses jambes refusaient tout travail, les muscles de sa queue ne voulaient plus travailler, les muscles de ses oreilles étaient paralysés et même les muscles de ses paupières étaient hors service et il regardait fixement droit devant lui, sans rien voir.

«Debout, Claude» dit Abdul, mais Claude ne bougea pas. «Claude !» intima Abdul d'une voix plus aiguë pour la seconde fois. «Debout !». Claude restait pétrifié.

Abdul le poussa par devant, par les côtés, par derrière. Il finit par lui donner des coups de pied. Les chameaux ont la peau si dure que de tels coups ne les blessent pas, mais cela aide parfois à les faire lever. Pas cette fois cependant. Claude ne bougeait pas. Il ne cilla même pas. Alors, Abdul fit appel à quelques autres chameaux pour ébranler Claude et l'activer.

Cela n'avança à rien non plus, en dépit du fait que si Abdul en était incapable, les chameaux disaient à Claude dans leur propre langage qu'il se conduisait comme une chèvre, ce qui est une des plus grandes insultes que l'on puisse dire à un chameau.  Mais Claude ne semblait toujours pas entendre.

Finalement, Abdul appela ses assistants qui entourèrent Claude et l'aiguillonnèrent un moment puis se grattèrent la tête avec perplexité. Ils avaient souvent vu des chameaux rétifs refuser de se lever tout simplement parce qu'ils en avaient décidé ainsi, mais ils n'avaient jamais vu un chameau agir exactement comme s'il ignorait purement et simplement ce que c'était qu'avancer. Aucun d'entre eux ne savaient que faire avec Claude.

«Nous ne pouvons quand même pas le laisser ici, mais non plus perdre encore du temps. Nous ne pouvons pas nous permettre d'épuiser nos réserves d'eau et il est hors de question de porter un chameau», grogna Abdul. «Quelqu'un a-t-il une idée ?»

Ses assistants hochèrent sentencieusement la tête.

«Nous pouvons le charger sur un camion, mais qui pourrait savoir où trouver un camion ici, au milieu du désert ?»

Ses assistants hochèrent à nouveau sentencieusement la tête. Abdul scruta attentivement et contempla rêveusement le désert. «Voici - dit-il - une satanée situation».

Soudain, le chef des chameaux qui avait suivi les évènements avec un écoeurement grandissant de minute en minute (et nulle face ne peut afficher le dégoût mieux qu'un visage de chameau !) se leva enjambant Claude, et commença à s'agiter et à se trémousser bruyamment. Ce qui surprit fort, tant Abdul que ses assistants, perplexes devant cette agitation insolite. Véritablement il interpellait Claude, bien que ne prononçant pas une parole.

«Maintenant, regardez bien, jeune homme » disait le chameau de tête, par ses manières bourrues et rustres, « nous en avons tous assez de cette stupidité. L'orage est terminé et il n'y a plus matière à s'effrayer; il n'y avait d'ailleurs pas non plus de quoi s'effrayer pendant. Tout ce que vous aviez à faire, ainsi que nous vous le disions, était de rester couché, les yeux fermés et d'attendre sa fin. Un moment désagréable, d'accord, avec tout ce sable s'abattant sur vous, mais pas de quoi perdre ainsi son sang-froid. Nous sommes bien mieux lotis qu'Abdul et ses hommes. Nous avons en nous une réserve d'eau, eux pas.»

«Il est grand temps que vous cessiez de vous conduire comme un bébé», affirma le chameau-chef, qui avait aperçu un tressaillement de paupière, signe très encourageant. «Y a-t-il parmi ces choses stupides de quoi être si effrayé ? Un palmier vous êtes-t-il déjà tombé dessus ? Un chien vous a-t-il déjà mordu ? Votre ombre vous a-t-elle déjà sauté dessus par derrière et essayé de vous étrangler ? Quelqu'un a-t-il déjà surgi derrière vous pour vous chiper votre repas ?». Claude cilla de nouveau, mais ne répondit pas.

«Alors ?» demanda le chameau d'un ton furieux.

 Claude secoua la tête et Abdul et ses aides, qui avaient suivi le manège le coeur battant firent «Ahhh !» tout doucement.

«Et la tempête de sable vous a-t-elle causé quelque dommage ?»

Claude secoua la tête et Abdul et ses aides firent à nouveau «Ahhh !»

«Alors» fulmina le chameau «qu'avez-vous donc exactement à être ainsi effrayé de tout ?»

Claude leva les yeux au ciel, fixa doucement le chameau de tête et une mimique malicieuse gagna lentement toute sa face – «Mon Dieu, vraiment», pensa-t-il.

Il n'y avait aucune raison de s'effrayer. Rien de fâcheux ne lui était jamais arrivé, sauf la fois où il entra dans la tente du Cheik, la faisant s'écrouler et subissant une sévère punition des mains mêmes du Cheik et de tous ses ministres, très en colère - mais il était entré dans la tente parce qu'il était en train de reluquer derrière lui si rien ne le menaçait sournoisement et qu'il ne voyait pas où il allait. Il n'avait jamais pensé qu'il put avoir peur d'entrer dans une tente.

«Alors», souffla le chameau, plus gentiment cette fois.

«Rien», dit Claude avec conviction. «Absolument, positivement, indubitablement rien !»

«Bien», approuva le chameau. «Alors, qu'allez-vous faire maintenant? »

« Je vais me lever», annonça Claude «et devenir un élément normal de la caravane. Je vais jouir de l'ombre des palmiers, je vais déguster mes repas en gourmet, je vais faire d'Abdul mon ami et brouter gentiment, je vais vivre en paix avec mon ombre et je plaindrai tout chien qui osera m'aboyer après».

Ayant ainsi parlé le plus long discours de sa vie - Claude se leva, prit place parmi les chameaux qui attendaient et piaffaient impatiemment. Abdul était dans le ravissement et ses aides étaient également ravis et surent que cela signifiait «Allons-y et en avant !»

Ce soir là, au grand soulagement d'Abdul, on rejoignit une Oasis entourée d'une petite agglomération. Claude contemplait les palmiers et s'étonnait de n'avoir jamais remarqué combien ils étaient grands et gracieux.

«C'est réellement tout à fait ravissant !» pensa-t-il. Il mangea son dîner et s'étonna qu'il n'ait jamais remarqué auparavant combien c'était délicieux. «Réellement très bon», pensa-t-il. Son regard tomba par hasard sur son ombre et s'étonna de n'avoir jamais remarqué qu'elle pouvait faire tant de curieux dessins. «Vraiment très drôle», pensa-t-il. Il rejoignit les autres chameaux qui se reposaient ensemble et il s'étonna de n'avoir jamais remarqué combien c'était agréable de se coucher parmi eux en discutant des évènements de la journée. «Vraiment très agréable», pensa-t-il. Cette nuit là, Claude eut le meilleur sommeil d'aussi loin qu'il puisse se rappeler. Il n'entendit pas de «bruit», n'eut pas de cauchemar et ne s'éveilla pas avant l'aube. Il avala son petit déjeuner, prit sa place dans la file, et s'ébroua, impatient de partir.

Juste comme la caravane allait s'ébranler, un gros chien jaune, suivi d'une foule de petits chiots jaunes, surgit sur la route depuis la ville. Dès qu'ils virent Claude, ils coururent à lui, aboyant bruyamment «Poltron ! Poltron ! Poltron ! Poltron !» aboyaient-ils. Claude ne broncha pas, les contemplant dédaigneusement pendant quelques minutes. - Alors, lentement, il baissa la tête jusqu'à ce qu'il puisse regarder le gros chien jaune juste les yeux dans les yeux.

« GRRR ! » gronda Claude férocement, entre ses dents serrées. Un aboiement s'étrangla dans la gorge du gros chien jaune. Il recula devant Claude, s'enfuyant dans la meute des petits chiots jaunes derrière lui, tourna, replia sa queue entre ses jambes et regagna la ville aussi vite qu'il le put, jappant d'une voix de fausset et suivi de la foule des petits chiots jaunes, qui jappaient de leur voix aiguë.

Claude sourit - ou du moins, ébaucha ce qui est un sourire chez un chameau – «Bien» dit-il «qu'ils prennent garde à eux».

Le chameau de tête, qui avait tout remarqué avec un sourire, dit: «Claude, je pense que nous allons vous trouver un nouveau nom – Chameau poltron ne semble plus du tout approprié, surtout pas pour un futur chameau-chef».

Claude sembla sursauter, puis une lointaine expression apparut dans ses yeux «Pourquoi pas», pensa-t-il in petto «Dans quelques années, qui sait ...».