La Pastèque

A150131ContesRose-CroixPastequeHistoires de l'Ere du Verseau pour les Enfants
Vol. III, n°2

Elle avait toujours été la meilleure pastèque de tout le potager. Même lorsqu'elle était petite, elle était si ronde et si potelée que Michael l'avait remarquée et avait dit à sa mère et à son père : « Elle ressemble tout à fait à un gros bébé prêt à rire ».

Si tu l'aimes tant, répondit son père, nous te la donnerons. Elle sera sans doute mûre pour ton anniversaire, et vous pourrez la manger au goûter.

« Oh, merci Papa ! », s'exclama le petit garçon, content.

Après cela, Michael prit particulièrement soin de la pastèque, et les esprits de la nature, et le petit monde des animaux qui étaient ses amis lui accordèrent également une attention spéciale. Avec tant de soins aimants, la petite pastèque poussa plus rapidement que les autres, jusqu'à ce que, quelques jours avant l'anniversaire de Michael, elle parut en parfaite condition.

Durant cette période, dans le verger situé à l'est du jardin, de l'autre côté de la route menant à la maison de Michael, le monde des petits animaux poursuivait sa tâche coutumière. On pouvait voir Kiki, l'écureuil, cachant ses noisettes ici et là ; Boubouffe la musaraigne regardait de temps en temps par la porte de son terrier ; Madame Plume, avec ses deux chatons rayés, furetait à la recherche d'un morceau de choix, et les lapins à la queue cotonneuse sautillaient à travers le verger.

Un après-midi, juste deux jours avant l'anniversaire de Michael, Jeannot lapin et son Grand’père Piedléger, accompagnés de plusieurs autres amis, se réunirent dans le carré de fraises pour discuter d'un problème de grande importance pour eux. Depuis quelques jours, ils étaient soucieux au sujet des visites nocturnes qu'un de leurs nouveaux voisins, M. Raton-Laveur, faisait au-delà du verger.

A150131ContesRose-CroixRatonLaveur

«Je l'en ai vu sortir trois fois», dit Jeannot, et Chouki, la chouette, dit qu'elle l'a vu aussi revenir à la maison tôt le matin.

«Cela ne semble certainement pas très convenable de rester dehors toute la nuit», dit Mme Jeannot.

Grand’père Piedléger ajusta ses lunettes et dit : «Oh ! Ma chère, nous ne devrions pas juger trop hâtivement. Il se pourrait qu'il aille soigner un ami malade, voyez-vous ?».

«Oh ! Grand-papa ! Tu essaies toujours de voir le bien dans chacun, et bien sûr tu as raison ; mais je pense que nous devrions savoir exactement ce qu'il en est», répliqua Mme Jeannot.

«Alors si l'un d'entre nous le suivait ce soir afin de voir où il va au juste ?» suggéra habilement son mari.

«D'accord», acquiesça son grand-père, «Jeannot et toi, Biscotte, me rencontrerez ici, ce soir, quand la Lune paraîtra au-dessus des eucalyptus et nous verrons s'il est capable de commettre quelque mauvaise action».

Tous furent d'accord, et cette nuit là, lorsque la grosse Lune ronde brilla dans le verger par-dessus les grands eucalyptus, Grand’père Piedléger et ses deux petits-fils se rencontrèrent dans un buisson près de l'arbre creux où M. Raton-Laveur avait élu domicile. Peu après, leur nouveau voisin pointa son nez au-dehors, regarda autour de lui avec circonspection, puis passa silencieusement par-dessus la haie et fila jusqu'à la grande porte. Les lapins suivirent en faisant le moins de bruit possible. A la porte, M. Raton s'arrêta pour regarder autour de lui, puis dévala le sentier et traversa la route. Là, il s'arrêta de nouveau un moment comme une auto arrivait, tous phares allumés. Alors, il courut en direction de la maison de Michael.

Pendant ce temps, les lapins sautillaient à quelque distance derrière, se demandant où il pouvait bien aller, lorsqu'ils le virent s'arrêter à la clôture du carré de pastèques ; ils se regardèrent, gênés.

«Venez» chuchota Grand’père «nous verrons bien ce qu'il projette». Tranquillement, ils épièrent à travers les herbes du bord de la route et virent le raton-laveur creuser activement le long de la clôture.

«Papy, pourquoi fait-il cela» demanda Biscotte ?

«Eh bien il est en train de creuser un trou sous la clôture pour pouvoir entrer dans le carré» répondit Grand’père.

«Mais je ne vois pas comment il pourrait manger une pastèque», murmura Biscotte.

Pendant ce temps, M. Raton avait terminé le trou et s'était glissé dans le carré. Non loin derrière lui, prudents et curieux, les lapins suivaient, se cachant aisément parmi les feuilles de pastèques.

M. Raton jeta un regard scrutateur sur les pastèques, fila soudain tout droit vers la ronde et grosse pastèque de Michael. La retournant sur le côté avec son nez, il commença de creuser dedans. Il y eut bientôt un trou dans le légume sucré et rouge et le raton-laveur gourmand y rentra ses pattes et ramena une succulente bouchée, qu'il dévora avec un délice évident.

Les lapins n'en croyaient pas leurs yeux.

«Je n'aurais jamais pensé cela», murmura Grand’père.

Tous trois demeurèrent assis un moment, ne sachant que faire, tandis que M. Raton continuait à dévorer. Grand’père songeait qu'aucun autre parmi les petits animaux du jardin n'aurait porté atteinte à quoi que ce soit appartenant à la famille de Michael, car cette dernière aimait tous les animaux et les traitait presque comme des humains.

Soudain, il dit à haute voix : «C'est la pastèque pour l'anniversaire de Michael ; ce vol doit cesser immédiatement».

A ce moment, un chien aboya au clair de Lune. Vif comme l'éclair, M. Raton courut à la clôture, traversa le trou et arriva au bord de la route. Les lapins suivirent aussi vite qu'ils purent.

Le matin suivant, Michael, joyeux et matinal, pensant à son anniversaire qui était le lendemain, courut donner une tape affectueuse à sa pastèque avant de se rendre à l'école. Lorsqu'il atteignit la clôture, il put à peine en croire ses yeux : il découvrit le gros trou laissé par les pattes gourmandes et les graines éparses tout autour sur le sol.

«Maman ! Papa !» appela Michael, les apercevant sur le pas de la porte. «Venez voir. La pastèque de mon anniversaire est gâchée. Il y a un trou dedans et les graines sont éparpillées tout autour».

«Y a-t-il des traces ?» demanda son père en arrivant à la clôture ? «Oui» répondit Michael en se penchant pour regarder de plus près.

 Lorsque le père de Michael examina la pastèque et vit les empreintes des pattes, il dit: «Quel dommage, mon fils, un raton-laveur s'est régalé avec».

«Mais comment a-t-il pu en traverser la croûte ?».

«Voyons !» dit le père, «les pattes avant d'un raton-laveur sont presque comme des mains d’homme et leurs griffes sont très pointues. Je les ai déjà vus faire cela, mais je n'en avais pas vu ici depuis fort longtemps».

«Enfin, tu devrais te dépêcher d'aller à l'école, maintenant, chéri», dit sa mère, «ou tu vas être en retard». Et elle ajouta : «Nous allons rentrer la pastèque et prendre pour le dîner ce qui est encore bon», tandis que Michael, obéissant, s'en allait en traînassant.

Pendant ce temps, les lapins avaient tenu une réunion dans le verger et avaient décidé de rencontrer M. Raton, afin de lui expliquer quelle chose horrible il avait faite. Grand’père Piedléger, avec quelques membres de sa famille, sautillèrent jusqu'à l'arbre où M. Raton demeurait. Ils frappèrent à la porte, mais personne ne répondit. Ils frappèrent de nouveau, plus fort cette fois. Finalement, M. Raton, clignotant de ses yeux encore pleins de sommeil, vint à la porte.

«Monsieur Raton», dit Grand’père Piedléger, «nous sommes venus pour avoir une conversation sérieuse avec vous, et vous expliquer certaines choses que vous semblez ne pas comprendre».

Raton regarda, surpris, mais dit poliment : «Très bien, entrez et asseyez-vous».

Grand’père, quelque peu nerveux, éclaircit sa voix, jeta un regard à l'assistance, puis s'adressa à son hôte : «Nous savons que vous êtes un nouveau venu ici et ne connaissez pas toutes nos coutumes ; nous sommes venus vous en parler. Voyez-vous, il y a des gens qui sont si bons pour les animaux que nous ne portons jamais atteinte à leur domaine ...».

Raton clignota des yeux et regarda, embarrassé.

 ... et le carré de pastèques dans lequel vous vous êtes introduit la nuit dernière appartient à l'un de nos meilleurs amis », lança Jeannot, énervé. «Oui, Jeannot a raison, M. Raton» continua Grand’père, «nous ne voulons pas vous blesser, mais c'est pour vous le faire savoir que nous sommes venus. Nous aimons beaucoup Michael, et c'était la pastèque destinée à son anniversaire».

Raton contempla ses pieds nerveusement; il commençait à se sentir très honteux. «Oh ! Je vois» dit-il. «Bon, M. Lapin, j'aime cet endroit mieux qu'aucun autre où j'ai vécu, et je serais heureux de me plier à vos usages ; et j'aimerais être aussi un des amis de Michael. J'ai connu des garçons qui n'étaient pas si gentils pour les animaux».

Grand’père s'approcha du raton-laveur et lui serra cordialement la patte : «Alors tout est bien. Nous serons heureux que vous restiez ici, si vous pensez ainsi».

«Mais qu'allons-nous faire au sujet de la pastèque de Michael ?» voulut savoir Jeannot lapin.

A ce moment là une voix joyeuse s'éleva parmi les branches d'un figuier voisin : «Je pense que nous, Esprits de la Nature, pouvons vous aider», dit-elle ; «nous aimons Michael, nous aussi».

Tous les petits animaux levèrent la tête vers la petite créature au-dessus d'eux, pleins de reconnaissance.

«Nous sommes sûrs que vous le pouvez, Petit Lutin», répondit Jeannot, «mais vous aurez à vous hâter ; son anniversaire est demain, et il n'y a pas, dans tout le carré, d'autre pastèque assez mûre».

«Oh, nous pouvons arranger cela» dit l'Esprit de la Nature ; «nous allons tous nous mettre au travail afin de faire mûrir l'une des autres pastèques avant demain matin ; et vous, les gars, la transporterez afin que Michael la trouve exactement au même endroit que l'autre».

Et c'est ce qu'ils firent ! Le lendemain matin, Michael fut debout de bonne heure. Il erra au dehors et marcha rêveusement vers le carré de pastèques, songeant tristement combien ses amis auraient apprécié la bonne grosse pastèque. Il regarda vers l'endroit où elle avait été; là, à son grand étonnement, reposait une autre grosse pastèque. Il appela avec excitation : «Oh ! Maman, Papa, venez vite : il y a une autre pastèque, tout à fait comme la mienne et à la même place».

«Il faut que je vois cela», dit le père. Et en effet, il y en avait une et quand le père frappa dessus, elle résonna comme le plus mûr des fruits.

«Comment a-t-elle bien pu arriver là ?» demanda Michael, un large sourire éclairant son visage.

«Oh, je suppose que certains de tes petits amis l'ont mise là», dit gentiment son père. «Quoi qu'il en soit, elle est ici et maintenant tu pourras l'avoir pour ton goûter d'anniversaire».

Le père de Michael ne savait pas que les «petits amis» guettaient, cachés dans les feuilles. C'est pourtant ce qu'ils faisaient, et ils sourirent tous, d'un air entendu, en observant le visage heureux de Michael.